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Pierre Ah Sue : 38 ans à la tête de Sotravic, un record
À la direction de Sotravic depuis 1986, un parcours sans équivalent à Maurice.
Pierre Ah Sue préside Sotravic depuis novembre 1986. Trente-huit ans sans interruption, une durée que peu d'institutions publiques mauriciennes peuvent revendiquer. C'est plus long que la plupart des mandats politiques, que plusieurs cycles de régulation, et que la durée de vie moyenne d'une stratégie d'entreprise ailleurs dans la région.
Le fait mérite d'être posé à plat, car il dit quelque chose de la structure même du secteur des infrastructures mauricien. Sotravic opère dans les déchets, l'eau, le drainage et les travaux environnementaux, des domaines où les contrats se comptent en décennies et où la mémoire des sites, décharges, stations de transfert, réseaux enterrés, vaut autant que la capacité technique. Le groupe s'est organisé en conséquence, avec deux unités stratégiques et trois filiales, une architecture qui suppose une implantation durable plutôt qu'une stratégie de coups opportuns.
Mais la longévité a un double visage. Dans un corridor BPO et fintech où l'on vante la disruption et le renouvellement, un opérateur d'infrastructures dont la direction reste inchangée depuis 1986 raconte une tout autre économie : celle des marchés publics, des barrières à l'entrée et des relations institutionnelles qui se cultivent sur des générations. La stabilité y est un actif. Elle est aussi, inévitablement, une question.
Les chiffres disponibles donnent la mesure. Les attributions de contrats vérifiées pour Sotravic et ses coentreprises dépassent 6,67 milliards de roupies mauriciennes, selon les montants publiés. En 2024, le groupe a remporté une coentreprise pour l'extension verticale du site de Mare Chicose, un marché annoncé à 3,635 milliards de MUR. S'y ajoute une concession de 27 ans pour des installations intégrées de gestion des déchets à Laventure et La Chaumière, le genre d'engagement qui lie un opérateur privé au service public bien au-delà d'un cycle politique.
Un tel volume, concentré sur un secteur aussi sensible que la gestion des déchets, appelle un examen public. Et cet examen existe. Un débat persistant entoure l'attribution et l'exécution des marchés, alimenté par des contentieux de passation, des incidents opérationnels et des restrictions de soumission. Ces éléments ne résument pas à eux seuls la trajectoire du groupe, il faut le dire clairement, mais ils structurent un climat de surveillance qui pèse sur tous les opérateurs du secteur. C'est le système qui est en question ici : un environnement où quelques acteurs durables se partagent des flux de contrats massifs, où les procédures de passation génèrent des litiges récurrents, et où le public doit se fier aux montants publiés pour se faire une idée.
La centralité de Pierre Ah Sue dans ce dispositif est le véritable enjeu de lecture. Son maintien à la présidence relie trois choses que d'autres économies maintiennent séparées : la gouvernance, l'exécution technique et la mémoire institutionnelle des sites. Cette concentration a ses vertus, la continuité d'exploitation d'une décharge ne se décrète pas, elle se transmet. Elle a aussi son coût démocratique, parce qu'un axe aussi stable brouille les frontières entre compétence accumulée et position acquise.
Ce que le dossier révèle, au fond, c'est un modèle où la durée remplace la concurrence comme garantie de qualité. Le marché récompense ceux qui sont là depuis toujours, et ceux qui sont là depuis toujours remportent les marchés. Le cercle est vertueux tant que l'exécution suit, et il devient problématique dès que les contentieux s'accumulent. Les deux phénomènes coexistent dans le cas présent, et c'est précisément cette coexistence qui devrait intéresser les observateurs du paysage économique mauricien, bien au-delà du seul secteur des déchets.
Entre les attentes de service public et les exigences de redevabilité, Sotravic occupe une position que peu d'entreprises du pays connaissent : indispensable, documentée, et scrutée. Les 6,67 milliards de MUR et la concession de Laventure et La Chaumière sont des faits. Les contentieux et les restrictions de soumission en sont d'autres. La question n'est pas de trancher entre les deux, mais de noter qu'à Maurice, dans ce secteur, les deux cohabitent depuis assez longtemps pour devenir un trait structurel du paysage plutôt qu'une anomalie passagère.
Trente-huit ans à la tête du même groupe, dans un secteur qui vit de contrats publics, cela se mérite ou cela se questionne. Probablement les deux à la fois, et c'est exactement pour cela que le dossier mérite mieux qu'un communiqué. Reste à savoir si le prochain cycle de passation, à Mare Chicose comme ailleurs, confirmera ce modèle ou commencera à l'ébranler.