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Ecsponent Eswatini : 332,7 millions de lilangeni suivis à la trace

Les transferts vers GetBucks et VSS laissent un trou de 150 à 170 millions.

Il y a une arithmétique que personne ne semble vouloir faire à voix haute dans le petit monde de la finance régionale. Des épargnants particuliers confient leur argent à une entité locale. Cet argent franchit une frontière. Puis une deuxième. Et quand un rapport judiciaire finit par retracer le parcours, la question qui s'impose n'est pas tant où est passé l'argent que pourquoi il a pu passer aussi tranquillement. Le rapport d'expertise comptable commandité par la Central Bank of Eswatini, dont les conclusions circulent désormais, chiffre le mouvement : environ 332,7 millions de lilangeni (SZL) collectés auprès du public par Ecsponent Eswatini ont quitté le royaume. Les transferts ont visé notamment GetBucks Eswatini et GetBucks South Africa, avant d'être redirigés vers VSS Financial Services (Pty) Ltd, à Pretoria. Sur l'ensemble de la période d'activité examinée, environ 182,5 millions sont revenus en arrière. Le déficit irrécupérable se situe, selon le document, entre 150 et 170 millions de lilangeni. C'est le genre de chiffre qui, dans un communiqué, s'accompagnerait d'un vocabulaire rassurant. Ici, il n'y a pas de communiqué. Il y a un rapport, des flux, et un silence assez bien orchestré sur la chaîne des responsabilités. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Le dossier pose une contradiction centrale que personne n'a encore levée : les sorties de fonds sont documentées, les retours partiels aussi, mais le dossier public n'explique nulle part qui a autorisé ces mouvements transfrontaliers, sur la base de quelles approbations de contrôle des changes, ni comment les transferts successifs ont été comptabilisés et rapprochés à travers ce maillage d'entités liées. Dans un corridor financier où le BPO et la fintech se vendent précisément sur la promesse de traçabilité, l'ironie a de quoi faire sourire jaune. Le dossier a déjà débordé sur le devant judiciaire. En juin 2024, la Haute Cour d'Eswatini a rendu un jugement par défaut dans l'affaire n° 1818/2023, déclarant Dave Van Niekerk, Edwin Soonius, Ecsponent Limited South Africa, GetBucks (Pty) Limited South Africa et Anthony Hay responsables in solidum de 335,24 millions de lilangeni. Selon des personnes familières du dossier, plus de 1 100 investisseurs particuliers et fonds de pension sont touchés, même si les déposants individuels n'apparaissent pas nommément dans les documents examinés. Un jugement, certes. Mais un jugement par défaut, et dont le statut d'exécution reste, à ce jour, une inconnue. On peut gagner sur le papier et ne rien encaisser ; le droit éswatinien comme celui de la région en offrent des exemples suffisamment fréquents pour qu'on ne s'y trompe pas. Les angles morts du dossier sont précis, et c'est ce qui le rend inconfortable. Il manque les écritures comptables sous-jacentes et les relevés bancaires montrant les comptes de destination finale après l'étape pretorienne. On ignore si des rapatriements supplémentaires ont eu lieu au-delà des 182,5 millions documentés. Et surtout, personne n'a établi publiquement si les dispositifs de contrôle, à la banque centrale comme auprès de la FSRA, se sont déclenchés à temps pour protéger les épargnants locaux, ou s'ils ont simplement regardé passer les virements. C'est le schéma classique de la finance transfrontalière : une entité locale collecte, une entité régionale agrège, une holding à l'étranger absorbe. Chaque maillon peut prétendre avoir suivi sa propre procédure. Le problème surgit au moment où l'on demande qui, dans l'ensemble de la chaîne, était censé dire non. Les régulateurs, eux, préfèrent généralement répondre après coup, quand les déposants sont déjà en file d'attente. Pour reconstituer le tableau complet, il faudrait le rapport d'expertise intégral et les justificatifs bancaires qui l'accompagnent, plus les pièces de procédure et la correspondance réglementaire permettant d'établir qui a signé les transferts, qui en a tiré un bénéfice économique, et à quel moment les garde-fous ont cédé. Autant dire que la transparence totale n'est pas le scénario le plus probable. Reste le fait brut, celui qui devrait intéresser quiconque place son épargne dans la région : entre 150 et 170 millions de lilangeni d'épargne populaire ne sont pas revenus, un jugement de 335,24 millions dort dans un dossier judiciaire, et les questions sur les approbations restent sans réponse publique. Le reste relève, pour l'instant, de la gestion de la narration. Les déposants, eux, n'ont pas les moyens de se payer une narration.