[DISPATCH 054]· 07.10.26 / 19:13 UTC · CYBERCITY· CÉLESTE AH-KOON
Chez Duval, les chiffres avancent, les preuves attendent
Des allégations de 500 millions de roupies sans aucun document à l'appui.
Le chiffre rond fait toujours mieux que le document. 300 millions d'un côté, 200 millions de l'autre, un total de 500 millions de roupies, et le tour est joué : le récit circule avant que quiconque ait demandé à voir une seule pièce justificative. C'est la mécanique la plus familière du débat public mauricien, et elle vient de se rejouer autour de la Mauritius Investment Corporation.
Le déclencheur tient en peu de mots. Xavier Luc Duval a dénoncé publiquement le fait que deux sociétés liées à un opérateur auraient obtenu des décaissements de 500 millions de roupies via la MIC, avec à l'appui l'idée qu'un avis défavorable d'un comité d'investissement aurait été écarté par le conseil d'administration, et que les bénéficiaires auraient en outre profité de « plusieurs autres avantages » parapublics. Un média a relayé l'affirmation, les réseaux ont fait le reste.
Restait à savoir si l'histoire tenait debout. Sur ce point, l'état des éléments publiquement disponibles est simple : il n'y a rien à examiner. Pas de texte de la recommandation du comité, pas de minute, pas de date, pas de formulation exacte. Pas de résolution du conseil d'administration avec ses attendus et ses références aux règles internes. On nous sert une affirmation, pas un dossier. Et dans ce type de dossier, la différence entre les deux n'est pas un détail de forme : elle est le fond.
Prenons le mot « outrepassé », celui qui fait tout le sel du récit. Il suggère l'entorse, la règle foulée aux pieds. Mais il repose sur un présupposé rarement interrogé : que l'avis d'un comité d'investissement serait contraignant, et que sa non-application serait par définition anormale. Or, dans les procédures standards de ce type d'institution, le rôle du conseil est précisément de trancher. Un comité recommande, un conseil décide. On peut trouver ce modèle discutable, on peut vouloir le réformer, mais on ne peut pas affirmer, sans document à l'appui, qu'un écart entre recommandation et décision constitue en soi une irrégularité. Ce n'est pas une anomalie, c'est la gouvernance.
Ce qui reste solide dans le dossier tient en une ligne : le conseil d'administration a approuvé les décaissements. C'est peu, mais c'est vérifiable, et cela a une conséquence logique que le récit politique omet soigneusement. Une approbation formelle signifie, à tout le moins, que l'opération a franchi la dernière barrière prévue par le dispositif. Cela ne prouve pas que les critères étaient bons, ni que tout s'est fait dans les règles. Mais cela contredit l'idée d'une opération intrinsèquement hors cadre, présentée comme acquise.
Le flou entoure d'ailleurs tout ce qu'on prétend savoir sur le fameux comité. À quel moment est-il intervenu ? Avec quelles attributions, quels critères, quelles informations à disposition ? Une recommandation peut être négative, nuancée, conditionnelle, préliminaire. Sans le texte écrit, impossible de trancher. Une recommandation n'est pas un slogan, c'est un document, et tant qu'on ne l'a pas lu, toute dramaturgie autour de son rejet reste de l'impressionnisme.
Même mécanique pour les « avantages » parapublics, lancés comme un parfum sans flacon. Quels avantages, auprès de quels organismes, à quelle date, sur quelle base ? Rien. La formulation vague a une utilité politique évidente : elle étend la suspicion sans jamais se soumettre au contrôle. C'est exactement l'inverse de ce qu'exige un débat sérieux, où chaque affirmation devrait venir avec sa référence vérifiable.
Il faut dire clairement ce que cette affaire n'est pas. Ce n'est pas une défense de la MIC, ni un refus de toute critique de ses décisions. Les institutions d'investissement publiques doivent être scrutées, d'autant plus lorsqu'elles déploient des montants de cette taille. La question est méthodique : veut-on discuter de la MIC sur la base de procès-verbaux, de règles et de résolutions, ou sur la base d'un récit où l'on demande au lecteur de faire confiance au narrateur ? Tant que la seconde option domine, la confiance accordée au récit tout fait doit mécaniquement baisser.
La méthode la plus simple pour sortir de l'impasse tient en une phrase. Si l'on affirme qu'un comité a été contredit de façon impropre, qu'on produise le texte de la recommandation et la résolution du conseil, et qu'on désigne la règle violée. Si l'on affirme qu'il y a eu passe-droit, qu'on montre le passage précis où la procédure a été contournée. Sans cela, on ne tient pas un fait. On tient une histoire.
Les cycles médiatiques, eux, adorent la première phase : l'annonce, les montants, l'indignation en conférence de presse. Ils s'ennuient ferme à la seconde, celle du document, de la vérification, de la lecture des minutes. Comme elle demande du temps et des preuves, elle arrive rarement, ou trop tard, ou jamais. Pourtant c'est elle qui sépare la politique du réel. La gouvernance se juge sur des règles et des actes écrits, pas sur des certitudes en scène bien éclairée.